dimanche 12 novembre 2017

12/11 - Confucianisme, pacifisme, capitalisme

Un jour dans une rue commerçante de Hanoï, nous voyons une vieille dame assise sur les marches à l'entrée d'un commerce de luxe. Elle ne mendie pas. Elle n'est pas chassée non plus. Passe un vendeur de soupe à peine mieux loti qu'elle. Il s'arrête et lui offre spontanément un bol de soupe, qu'elle accepte. Elle ne dit pas merci. Il repart...

Une autre fois, dans l'ascenseur de notre "village vertical", un homme avec à la main une liasse de billets épaisse comme le code du travail... Même au cours actuel du Dong, ça fait une somme. Pas de regards en coin, personne n'est choqué ni ne manifeste la moindre émotion...

Dans un village, à l'écart de la route principale, un superbe "palace nouveau riche" avec façade immaculée, fioritures dorées, coupole sur le toit. Juste en face, une baraque délabrée, du linge sèche sur le fil...

Des 4x4 noirs climatisés, propres et brillants, sans une égratignure, circulent difficilement parmi les motos utilitaires transportant familles entières, cochons, agrumes, matériaux de construction... Pas d'énervement, pas d'agacement...

Nous sortons du "Home City" ultra-moderne et luxueux, nous traversons la rue Trung Kinh et pénétrons dans une venelle traversière étroite : plus de bitume, plus de trottoirs, bidonvilles sombres et délabrés, un bond en arrière dans les années 70. Nous n'avons fait que traverser la rue... 

Dans les maisons on se déchausse, mais on ne trie pas les poubelles. On jette partout les sacs en plastiques et les déchets en tout genres...

Dans les rues de Hanoï, des torrents de motos pétaradantes, des odeurs de carburant, les fumées des braseros. Un smog permanent qui masque parfois le haut des tours. La pollution est flagrante et sa cause évidente. On se couvre le visage de masques chirurgicaux, et on continue...

A la sortie des écoles, du plus reculé des villages aux plus grandes villes, les mêmes sourires, les mêmes uniformes impeccables, les mêmes vélos sur lesquels on pédale fièrement...

Alors que les impressions et les images se bousculent encore dans nos têtes, nous voulons comprendre, nous cherchons des explications. Nous avons besoin de cela pour apaiser le feu des émotions, terminer vraiment le voyage et passer à autre chose...


Respect, bienveillance et solidarité


Dans la société Vietnamienne, les rapports entre les gens sont pyramidaux : On doit le respect aux ancêtres et aux plus anciens que soi, et en retour on bénéficie de leur solidarité et de leur bienveillance. Chacun trouve sa place, si modeste soit-elle. Les relations sont pacifiques, les inévitables conflits sont réglés avec diplomatie et discrétion, les moins chanceux peuvent bénéficier de l'aide de la communauté.

Les mêmes relations communautaires et pyramidales se retrouvent partout dans la société : dans les familles, les quartiers, les immeubles, au travail, dans les rues, dans les relations sociales… Et je pense qu’on pourrait même expliquer de cette façon l'efficacité de la circulation vietnamienne : je dois le respect au véhicule plus gros que moi, et je sais qu’il fera tout son possible en retour pour éviter l’accident…

L’histoire officielle nous dit qu’Ho Chi Minh était un homme de paix, qu’il a été contraint à la guerre par les français qui, sur le terrain, cherchaient la bagarre et ne respectaient pas les accords de Genève. C’est l’histoire officielle, mais c’est crédible. Les vietnamiens sont véritablement pacifiques.

Pacifisme, diplomatie, respect, bienveillance et solidarité forment un ciment puissant : ça doit être cela qu’on appelle « la morale confucéenne ».

Au pays des enfants heureux...


Presque partout nous avons vu des gamins heureux. Les sorties des écoles étaient toujours des moments émouvants. Chez nous, nous dirions que les enfants sont "pourris-gâtés". Là-bas, cela semble juste normal. L'enfant est roi. On lui pardonne tout. Comme si on lui disait : "profite parce que quand tu seras grand çà sera une autre chanson".

Il est permis de se débrouiller...


Le Vietnam s'est converti à l'économie de marché au milieu des années 80, à la suite de la Chine. (le Đổi mới). Cela surprend les occidentaux que nous sommes, qui ne comprennent pas comment on peut être à la fois capitaliste et marxiste-léniniste, à la fois exploiteur et exploité...

Et tant qu'à faire, on n'y est pas allé à reculons. Le capitalisme est ici dans sa version néo-libérale presque pure : peu de règles, peu de protection, peu de taxes et par conséquent peu de services publics. Du plus modeste auto-entrepreneur non déclaré, qui chaque jour va vendre ses citrons sur le marché, jusqu'aux plus grandes entreprises étatiques privatisées, chacun cherche son bénéfice.

Tentons une explication : Si le confucianisme règle les rapports entre les individus et leur promet une place dans la communauté, il ne signifie pas "immobilisme" : on peut (on doit ?) prendre en main son propre destin, améliorer son sort par ses propres mérites et sa propre énergie, pourvu que la justice et l'équité soient garanties.

Ainsi, pas de "lutte des classes", pas de jalousie ni de ressentiment : chacun semble satisfait de son sort puisqu'il lui est permis de se débrouiller pour l'améliorer.

Et tant pis si la théorie du ruissellement ne fonctionne qu'au goutte à goutte...

Et le communisme dans tout ça ?


A part la grande esplanade stalinienne devant le mausolée Ho Chi Minh de Hanoï, les drapeaux rouges, les affiches révolutionnaires, les nombreux portraits et bustes d'Ho Chi Minh sur les bâtiments administratifs, difficile de se dire qu'on est dans un des 4 derniers pays officiellement communistes de la planète...

Le modèle de société que la télévision propose à travers ses publicités est le même que le nôtre : consumériste, hédoniste et petit-bourgeois. La revanche des occidentaux...

Les vietnamiens sont-ils encore communistes ? L'ont-il vraiment été un jour ? Disons que le communisme fait partie du paysage...

Mais ce qui à mon avis structure davantage la conscience politique de la population, c'est la fierté partagée d'avoir chassé les colonisateurs, d'avoir relevé le pays et de tenir désormais son rang dans le monde. L'histoire - surtout l'histoire récente - tient ici une grande place. Toute personne de plus de 50 ans a, part définition, connu la guerre et les privations. Mais on ne ressent aucune nostalgie, ni haine, ni ressentiment.

La page est tournée, allons de l'avant...

Si vous voulez vous faire votre opinion, je vous recommande ce livre : "Vivre avec les vietnamiens" - Philippe Papin et Laurent Passicousset.
(ISBN : 978-2-8098-0335-8)